Philippe Brasseur Cultivateur d’idées
 

«La créativité, c’est bon comme la santé»

texte (abstract) d’une conférence donnée au CHU de Bordeaux en 2008


« Place de la créativité et de l’innovation dans un monde de normes »


« Je suis peu créatif, mais je me soigne. »

Comment redonner vie à sa propre créativité

et à celle de son équipe ?


par Philippe Brasseur, consultant et formateur en créativité



Le titre de la journée laisse à penser que « créativité » et « normes » sont antinomiques. On associe souvent, en effet, la créativité au cerveau droit, intuitif et divergent, « hors-normes » en l’opposant au cerveau gauche, analytique et convergent, « normatif ». En réalité, cette idée, comme beaucoup d’autres, est réductrice. La créativité peut utiliser les normes pour canaliser l’énergie créatrice, voire transposer ou inverser les normes. Mieux, un réel « management de la créativité » peut créer ses propres normes pour faciliter créativité et innovation chez les individus.


Quelques exemples où créativité et normes coexistent, interagissent. La norme, on peut…

-l’utiliser : Le compositeur de la musique du film « Lawrence d’Arabie » n’a eu que 3 jours pour faire créer la partition; il a fait un chef-d’œuvre ;

-la transposer : une équipe chirurgicale a fait un stage chez Ferrari pour s’inspirer de l’efficacité et la rapidité de leur travail d’équipe ;

-l’inverser : Ryanair a inversé presque toutes les normes d’usage dans le transport aérien pour devenir à leur tour presque « la norme » ;

-la créer : René Goscinny, scénariste génial d’Astérix et Lucky Luke, s’imposait un horaire de travail réglé à la minute près.


Quelques idées reçues sur la créativité

On assimile souvent la créativité à un domaine « hors-normes » :


o« C’est un don» : certains élus ont été visités par la « bonne fée », et corollaire : moi, je ne suis pas créatif.  

En réalité nous sommes tous (potentiellement) créatifs ! Il suffit pour s’en convaincre d’observer n’importe quel enfant de 4, 5 ans : il est souple mentalement, il invente en permanence de nouvelles images, de nouveaux mots, mouvements, usages aux objets… Ce qui freine et parfois tue cette créativité, c’est une certaine éducation : la pression au conformisme, à l’imitation de l’adulte, le culte de « la bonne réponse » , le cloisonnement de la pensée,  la peur de l’erreur et de l’échec.


o« Etre créatif, c’est avoir un talent artistique» : en confondant créativité et création, on croit qu’être créatif c’est savoir peindre, écrire un roman, composer de la musique…

On confond souvent créativité et création : or celle-ci désigne une expression personnelle, sans autre objectif qu’elle-même. Aucun progrès humain, qu’il soit scientifique, culturel, politique etc.  ne serait possible sans créativité : cette capacité à remettre en question les certitudes (normes)  d’hier pour s’adapter à la réalité d’aujourd’hui, et relever les défis de demain.


o« La créativité n’a pas sa place à l’hôpital» : des vies humaines sont en jeu, il y a des règles, des protocoles à respecter : on ne demande pas à un chirurgien d’être créatif, mais de nous « réparer «  et de nous ramener, sain et sauf, à bon port.

Pourtant, le secteur médical est un de ceux où l’on innove le plus: progrès de la technologie (endoscopie…), de la chimie (nouveaux médicaments), recul des maladies dites incurables, prise en considération de la douleur, approche systémique des soins, etc.


o« Etre créatif, c’est avoir des idées» : on s’imagine que pour le créatif, les idées jaillissent naturellement et sans effort. On dit qu’être créatif, c’est produire des idées « innovantes ».

Or, comme les tomates, les idées ne naissent pas toutes seules. Elle ont besoin pour apparaître d’une « culture » riche, curieuse et diversifiée ; les idées doivent bien sûr être cueillies, transformées, cuisinées ;  et elles doivent aussi, pour exister, être transformées en une réalité concrète, et être « vendues » au public concerné.


o« Etre créatif, c’est être génial» : on associe la créativité à des êtres d’exception : Picasso, Léonard de Vinci, Einstein…

Cette comparaison avec des individus « hors-normes » nous intimide forcément, et peut bloquer notre créativité personnelle. Sommes-nous pour autant appelés à être « normaux », semblables les uns aux autres ? Et si, comme le dit Carl Rogers, « Etre créatif, dans le sens le plus profond, c’est se réaliser soi-même en tant que personne » ?


Les quatre personnages du créatif


Pour devenir plus créatif, nous pouvons utiliser une démarche, pour ne pas dire une méthode.  Roger Von Oech, spécialiste américain de la créativité (voir bibliographie), décrit la démarche créative par une métaphore éclairante. Pour lui, être créatif, c’est être capable d’incarner quatre personnages :


Un explorateur : passionnément curieux, il s’intéresse à tout ce qui est nouveau, différent; il se pose 1001 questions et trouve « anormal » ce que tous les autres trouvent « normal » ; il sait oublier ce qu’il connaît pour aller vers l’inconnu, sans idée préconçue.


-L’outil quotidien du manager-explorateur : un carnet, ou même plusieurs (comme Léonard de Vinci !). Il y note ses observations, étonnements, questions, idées, la réflexion d’un stagiaire, une idée entendue à la radio…

-Sa devise : « Savoir écouter, c’est posséder, outre le sien, le cerveau des autres. » (Léonard de Vinci)


Un artiste : joyeux, joueur et rêveur, il aime expérimenter, faire des essais, se tromper. Il jongle avec les informations recueillies par l’explorateur pour inventer des idées nouvelles, inattendues. Maître de la « pensée latérale », il compare, combine, met en relation des faits et des idées qui appartiennent normalement à des domaines très différents. Il cherche à produire des idées nombreuses, variées, élaborées et si possible originales. Il s’interdit toute limite ou jugement, car il sait que cela tuerait sa spontanéité.


-L’outil quotidien du manager-artiste: la boîte à idées, ou tout autre outil servant à récolter, échanger, faire émerger des idées seul ou en équipe.

-Sa devise : « Il n’y a rien de plus dangereux qu’une idée quand c’est la seule que vous avez. » (Emile Chartier)


Un juge : doté d’un esprit critique aiguisé, il sait évaluer les idées de l’artiste à l’aune des ses valeurs, et ses objectifs. Il soumet ses meilleures idées à l’avocat de l’ange (qui va « blinder » une idée en inventoriant tous ses avantages et facilitateurs potentiels), et à l’avocat du diable (qui va « bombarder » une idée en repérant tous ses points faibles, et les résistances possibles).


-L’outil quotidien du manager-juge: une montre, pour se fixer des limites. De temps, de matériel, d’organisation… Car il sait que la contrainte stimule la créativité. 

-Sa devise : « La clé de l’inspiration, c’est la limite de temps. » (Nolan Bushnell)


Un conquérant : courageux, il est décidé à se battre pour faire triompher ses idées. Il a pour cela des arguments aiguisés, et une cuirasse contre les critiques, d’où qu’elles viennent. Mais c’est surtout un fin stratège : il repère ses ennemis, ses alliés et ne lance pas une idée sans avoir soigneusement préparé son plan de communication. En véritable chef, il sait écouter, motiver, et décider.


- L’outil quotidien du manager-conquérant : une bonne paire de chaussures, car il aime avancer et craint plus que tout l’immobilisme.

- Sa devise :    « Le talent, c’est l’envie. » (Jacques Brel)


La clé de la démarche créative consiste à séparer les deux premières étapes (la phase dite « divergente ») des deux dernières (la phase « convergente »). En d’autres mots : différer le jugement.


Bien sûr, ces quatre personnages sont répartis inégalement au sein des individus. Chacun peut regarder ces personnages de deux manières :

opour soi : quel est le personnage le plus présent chez moi ? Comment en faire une force ? Quel personnage me sens-je invité(e) à développer ?

opour l’équipe : quelle est la force de chacun ? Comment stimuler la créativité de l’équipe en utilisant, et combinant au mieux les profils individuels?



Les outils du « manager créatif »


Le manager a à sa disposition un grand nombre de techniques pour stimuler sa créativité, et celle de son équipe. En voici quelques-unes:


Les techniques du manager-explorateur :


-le questionnement : on devrait toujours poser un problème sous la forme d’une question : « Comment faire pour… » Une question au présent, positive, concrète, et ouverte  sur un grand nombre de solutions.


-la carte mentale (mindmap) : cette méthode d’exploration utilise et reflète le fonctionnement « organique» du cerveau humain.

oLe principe : écrire le mot-clé du « problème » ou sujet à explorer au centre d’une grande feuille ou tableau ;  écrire « en étoile » les idées principales (6 à 8 max.) qui y sont liées ; puis relier à chacune de ces idées principales des idées secondaires ; et poursuivre ainsi, par ramifications successives, l’exploration.

oAvantages :

Hiérarchie : les idées sont notées du général au particulier

Interrelation: les idées sont notées par associations, rebonds successifs

Logique: cette recherche libre, large, « divergente » permet ensuite la sélection, puis la structuration des idées

Ouverture :  il est facile d’ajouter de nouvelles informations

oLes applications : chercher des idées - décrire un concept ou une réalité complexe - résumer un cours, un livre - préparer un exposé -etc.


Les techniques du manager-artiste :

-le brainstorming : l’ancêtre des techniques de créativité est une technique de réunion, qui s’applique à toutes les recherches créatives en équipe. En voici les « règles », qu’il convient de voir comme des facilitateurs :

-Plus il y a d’idées, mieux c’est : face à un problème, nous sommes souvent angoissés : il nous faut trouver une solution, et vite, car cette incertitude nous angoisse. Au cours d’un brainstorming pourtant, on va se donner comme objectif de produire beaucoup d’idées, au moins 10, ou 20, ou… 250 (le nombre d’idées que je demande à mes étudiants en créativité, pour résoudre un seul problème !). Pourquoi tant d’idées ? Parce que si nous nous contentons de la première idée venue, il s’agira sans doute d’une solution que nous connaissons déjà. Produire au moins 10 idées, cela force le groupe à aller au-delà de ce qu’ il connaît, à se donner la chance de chercher des idées vraiment nouvelles. Essayez, vous verrez !


-Les idées les plus folles sont les bienvenues. En réunion, certaines idées peuvent paraître « stupides », hors de propos. Et pourtant, écoutez-les et notez-les toutes. Ces soi-disant bêtises pourraient, après un temps de réflexion, et moyennant une petite transformation, se transformer en solutions brillantes, originales et… tout à fait adaptées au problème posé. (Par exemple : utiliser des chiens pour détecter le cancer)


-Rebondissez sur les idées des autres. Dans une discussion, les meilleures idées sont souvent le fruit non pas d’un individu, mais des échanges créatifs entre participants. En matière de créativité, I + I = 3 ! L’idée d’une personne donne une idée à une deuxième personne, et une troisième personne en fait une troisième idée ! Dans les agences de publicité, les équipes créatives sont d’ailleurs toujours formées de deux personnes : un copywriter (qui imagine le texte) et un art director (qui crée les images).


-Interdit de critiquer : c’est LA règle d’or. Celle qu’il faut rappeler lors de toute recherche d’idées en équipe. Parce que la critique tue la créativité. Le but d’un brainstorming, c’est de produire beaucoup d’idées. Pas de les évaluer. Ça, c’est pour plus tard. La clé de la créativité, c’est de différer le jugement. De séparer la phase de production d’idées de celle de leur évaluation. 


-la pensée latérale : Edward De Bono appelle ainsi la capacité de l’esprit à penser en dehors du cadre de référence (« thinking out of the box »).

Pour chercher des idées, on peut utiliser des moyens très pratiques :

ol’analogie : « A quel autre domaine ressemble mon problème ? Dans ce domaine, quelles solutions ont été trouvées ? Comment les appliquer à mon problème ? » Exemple : chercher à améliorer le service au client de l’hôpital en s’inspirant d’un domaine proche (l’entreprise, l’hôtellerie, …), éloigné (analogie avec la nature : les « services » entre animaux…), voire aléatoire (comment ferait Tarzan pour résoudre notre problème ? Quelles idées nous suggère le mot « tomate » ?)

ol’antithèse : « Et si on faisait l’inverse de ce que nous dicte le bon sens ? » « Comment faire pour être certain d’échouer ? » Comment cette pensée inversée peut-elle faire éclater le cadre de référence, la « norme » qui enferme notre pensée ?

ola combinatoire : « Et si je mettais en matrice les éléments de mon problème ? » Exemple : chercher des opportunités d’innovation en hôpital en croisant dans une matrice deux familles de critères, comme les services de l’hôpital et les grands courants de société (écologie, individualisme, soif d’expériences, technicisation, vieillissement de la population…)


Les techniques du manager-juge :

Comment faire le tri parmi un (trop) grand nombre d’idées ? Voter pour la meilleure idée risque de laisser de côté bon nombre de pistes intéressantes. Deux outils peuvent se révéler très utiles :


-l’échelle des idées: elle consiste à faire la différence entre trois types d’idées, et à en conserver les meilleures pour se constituer un « portefeuille d’idées »:

oles idées « terre » :  ce sont les idées « Y a qu’à » : faciles, pas chères, elles répondent bien au problème et sont réalisables immédiatement. A utiliser régulièrement pour maintenir une dynamique d’innovation.

oles idées « montagne »: ce sont les idées « en rupture » : on voit comment les réaliser, mais leur originalité demande des changements de mentalité, de structure, voire des investissements importants. Constituer des groupes de travail pour préparer leur mise en œuvre et leur acceptation sur le terrain.

oles idées « ciel »:  ce sont les idées « utopiques » : des intuitions magnifiques, mais impossibles techniquement à réaliser. Essayer de « traduire » ces intuitions en réalité concrète, à moyen ou à long terme. Utiliser leur « part de rêve » pour étoffer une idée « terre » , ou « montagne ». (Une idée « ciel » qui est devenue réalité : opérer sans « ouvrir » les patients, grâce à l’endoscopie.)



-le syntégrateur d’idées : il s’agit de prendre plusieurs idées simples pour les rassembler en un concept fort, mobilisateur. Exemple : passer de « apprendre au personnel à sourire » à « faire de l’hôpital un pôle reconnu d’humanitude »


Les techniques du conquérant

Pour faire aboutir une idée, le conquérant établit un plan d’attaque : une « fiche-idée » qui lui permettra de la défendre avec conviction.


-La « fiche-idée » (contenus):

ole nom de l’idée : un nom bien choisi, fédérateur, et porteur d’une part de rêve

ola description de l’idée : 10 lignes maximum pour résumer et se représenter concrètement « à quoi ressemble l’idée » (c’est plus convaincant qu’un dossier de 50 pages !)

oles avantages

oles inconvénients

oles facilités de mise en œuvre ou « leviers » (personnes, structures, techniques…)

oles difficultés de mise en œuvre ou « freins » (idem)


-Transformer les « oui, mais » en « oui, et »

Le pire ennemi de la créativité, c’est le scepticisme. Il suffit d’un « oui, mais » dit en réunion pour tuer dans l’œuf une idée nouvelle. Le conquérant sait les transformer en « oui, et… »


Pas le temps!Comment dégager du temps pour cela?

Beaucoup trop cher! Comment le faire avec (tel budget)?

Et si ça rate? Que risque-t-on? Et si ça réussit?

Pas le matériel! Pas le personnel!Comment le faire avec ce qu’on a?

Impossible! Trop compliqué!Comment simplifier cette idée?

Le public n’est pas prêt!Et si on pré-testait l’idée?

Super idée... mais pour un hôpital de Monaco! Comment adapter cette idée chez nous ?

La direction n’acceptera jamais!Comment le/la convaincre?


Conclusion


Etre créatif dans un monde de normes, c’est possible. Peut-être que la meilleure arme pour cela est de faire de la créativité… une norme ? 


Alors, histoire de stimuler votre « conquérant », je vous propose de vivre une véritable « discipline du changement », à vivre dès maintenant, chez vous comme au travail :

Parlez à un inconnu – achetez un autre journal – changez la décoration des murs - ne regardez pas la télé ce soir – mangez dans une autre pièce que d’habitude – modifiez votre horaire – changez votre itinéraire…


Gageons que le plaisir procuré par ces « petits changements» au quotidien vous incitera à promouvoir davantage l’innovation au sein de votre organisation. Car, comme le dit Roger Von Oech, « Ce qui vous a réussi la semaine dernière n'est peut-être pas le meilleur moyen de résoudre les problèmes d'aujourd'hui, ni de tirer parti des occasions qui se présenteront la semaine prochaine. »


Pour aller plus loin


Livres:


Un mode d’emploi interactif du cerveau, par l’inventeur de la « carte mentale »

Une tête bien faite, Tony BUZAN, Ed. d’Organisation 2004.


Un manuel pour réveiller sa créativité en famille, entre amis, au quotidien :

Soyons créatifs !, Philippe BRASSEUR, Casterman 2002.


Un ouvrage fouillé sur le management des idées

Résoudre les problèmes par la créativité, DORVAL, ISAKSEN & TREFFINGER, Ed. d’Organisation 2003.


Une  leçon de créativité humaniste, comme aurait pu l’écrire « le » génie Léonard

Pensez comme Léonard de Vinci, Michael GELB,  Editions de l’Homme, 1999.


Une invitation, audacieuse et émaillée d’exemples, à « penser autrement » le management,

Weird ideas that workWays to promote, manage and sustain innovation, Robert SUTTON, Allen Lane – The Penguin Press, 2002.


Un petit guide pour penser autrement, par l’inventeur des « quatre personnages du créatif »

Vivre mieux grâce à Héraclite, Roger VON OECH, Table ronde, 2003.


Un recueil de citations éclairantes à afficher chez vous, au bureau, dans les couloirs…

Le petit livre de la créativité, Ronald MARY, Presses du Châtelet.