Philippe Brasseur Cultivateur d’idées
 

Et si on inventait des histoires... au départ des livres?

Article paru en 2004 dans Le Ligueur (l’hebdomadaire des Familles)


Mon papa avait un grand talent : il savait inventer des histoires! Pour ma sœur et moi, il avait imaginé les personnages de Gulugu et Térence (deux jumeaux comme nous) qui, d’épisode en épisode, affrontaient la redoutable Pitonisse, un monstre à sept têtes qui se signalait par… son abominable odeur de pomme pourrie.

A défaut de me transmettre ce don, mon généreux papa m’a offert à sa première parution la formidable « grammaire de l’imagination » de Gianni Rodari (1). La bible de l’inventeur d’histoires ! Puis, en étudiant de près les sujets de la créativité et du livre de jeunesse, j’ai fait une autre découverte : c’est que, plutôt que d’inventer des histoires à partir de « rien » (en se servant de sa seule imagination), on pouvait aussi en chercher la « matière première » dans les livres eux-mêmes !

Je n’évoquerai pas ici des jeux expliqués par Rodari dans son livre : faire dérailler une histoire existante, y ajouter un élément insolite, inventer ce qui se passera après, mixer une salade de contes… J’aimerais présenter ici un jeu de groupe, qui utilise les livres comme matière première. Il me semble particulièrement riche parce qu’il offre un « chemin » très balisé pour l’invention d’histoires ; et il est aussi très proche, dans sa démarche, du travail de l’écrivain.


C’est le jeu des personnages – objets – lieux – actions . L’exemple que je décris ci-dessous a été vécu en formation, avec des bibliothécaires. Mais la même activité peut parfaitement se vivre avec des enfants dès 5 ans. Dans une pièce, disposez entre 60 et 100 albums jeunesse, aux illustrations variées et de qualité.  Proposez ensuite aux enfants de se promener parmi les livres, et de choisir une image : un quart des enfants choisissent chacun un personnage, les autres un objet insolite, un lieu ou une action spectaculaire. Laissez-leur tout le temps d’explorer, d’hésiter, de dénicher l’inattendu. Cette « promenade » à elle seule est riche en découvertes. D’abord, parce qu’elle leur permet, en une dizaine de minutes, d’entrer en contact avec un grand nombre de livres, et de découvrir des livres qu’ils auront envie de lire (ou se faire lire). C’est bien là l’objectif essentiel de toute activité autour du livre ! Ensuite, parce que cette démarche permet d’entrer dans les livres « autrement » : d’habitude, on prend un livre… pour le lire. Les images sont là pour servir le récit, et on se donne rarement l’occasion de les apprécier pour elles-mêmes. Ici, ils peuvent librement s’arrêter sur tel personnage rigolo ou effrayant, tel objet inhabituel, tel lieu où le regard peut se balader…


Revenons à l’activité. Chacun s’est assis, tenant son livre avec l’image qu’il a choisie. Vous expliquez les règles du jeu : un « personnage » a besoin d’un « objet » ; pour l’obtenir, il doit se rendre dans un « lieu » et y accomplir une « action». On a là tous les éléments de base d’un récit « classique ». L’histoire peut commencer: désignez au hasard un enfant ayant choisi un « personnage ». Ce sera le héros. Il montre l’image, et la décrit en quelques mots : « C’est un cochon qui s’appelle Porculus. » (par exemple) Désignez ensuite au hasard un « objet » : c’est ce qui manque au héros, ce dont il a besoin (ce que les analystes du récit appellent le « manque initial »). Ici encore, on montre l’image: « C’est un bol à pois ». C’est là qu’intervient la question, essentielle : POURQUOI Porculus désire-t-il absolument avoir un bol à pois ? Aux enfants de trouver la réponse : « Parce qu’il ne veut pas manger comme les cochons ; il veut manger dans un bol, comme les hommes. »


Je fais un petit intermède pour préciser une « règle du jeu » essentielle : prenez toujours la première réponse qui vient. Question de rapidité, de spontanéité, et pour ne pas freiner la dynamique du récit dans des discussions inutiles. Comme on le verra, les éléments qui constituent l’histoire importent moins que la logique qui les articule entre eux. D’où l’importance cruciale de cette question « Pourquoi ? ». On peut à  présent désigner (toujours au hasard) un « lieu » : l’image montre « une grande ville ». Ici aussi, l’animateur a une seule question à poser : « Pourquoi ? » Pourquoi Porculus doit-il aller en ville pour obtenir ce bol à pois ? Et quand le groupe a formulé la réponse, il reste au héros à accomplir une « action» : le hasard, toujours lui, fournit la réponse : « demander son chemin ».


Voici donc le récit tel qu’il a été inventé, en mois de dix minutes, par un groupe de bibliothécaires : « Le cochon Porculus a besoin d’un bol car il ne veut pas manger comme les cochons, mais comme les hommes. Et comme il a du goût, il voudrait un bol rouge à pois argentés. Il se rend dans une ville d’Alsace, réputée pour son artisanat de la porcelaine. Mais il se perd dans cette grande ville, et il entre dans un commerce pour demander son chemin. C’est un charcutier. Il lui demande son chemin, pas très à l’aise, quand il voit dans l’étalage une tête de cochon… dans un grand bol rouge à pois argentés. Trop tard : le charcutier s’est emparé de Porculus. Il l’emmène sans ménagement dans l’arrière-boutique, où il le transforme en chair à saucisses. Moralité : on n’échappe pas à sa vraie nature. »


Il y aurait beaucoup à dire sur les enjeux de cette sombre histoire, mais ce n’est pas le lieu. Ce qui me frappe en menant ces activités, c’est le plaisir des participants : plaisir d’inventer ensemble, rapidement, sans réfléchir ; plaisir de se laisser guider par le hasard, et cette règle d’or que « la première réponse est la bonne ». Plaisir de voir l’inconscient du groupe partir en roue libre, produire sa propre logique, faire feu de tout bois. Plaisir enfin, et c’est surtout vrai pour les enfants, de découvrir et de s’approprier ces personnages, ces objets, ces lieux, bref tous ces éléments ces images qu’ils ont « extraites » des livres où elles étaient jusque-là enfermées…


(1) Gianni Rodari, « Grammaire de l’imagination », éditions Rue du Monde.


© Philippe Brasseur