Philippe Brasseur Cultivateur d’idées
 

Le petit Chaperon Rouge revisité

Article paru en 2005 dans Le Ligueur (l’hebdomadaire des Familles)


En littérature de jeunesse comme en musique, on ne se lasse pas de revisiter les classiques. Chaque fois, leur magie nous emporte, et de nouvelles interprétations nous les font découvrir sous un jour nouveau. Un jour d’octobre, une demande d’animation m’offre l’occasion de revisiter avec une classe de 3e maternelle le classique des classiques : le petit chaperon rouge. Je décide donc d’en explorer avec eux la richesse des versions, et d’imaginer ensemble quelques variations inédites. Ou plus précisément, de « décalquer » l’histoire : en garder la structure narrative, mais en modifiant ses éléments (personnages, lieux etc.). Une proposition, parmi tant d’autres, trouvée dans la très riche « grammaire de l’imagination » de Gianni Rodari (1).


L’activité se déroule en une après-midi, dans la bibliothèque attenante à l’école. Depuis une semaine, en guise de préparation, l’enseignante et la bibliothécaire ont lu aux enfants une dizaine de versions de l’histoire : des versions fidèles au conte original pour la plupart, mais sous le pinceau d’illustrateurs très différents (réalistes, humoristiques, stylisés ou même « abstraits » avec le livre de Warja Lavater (2) où le petit chaperon rouge est un point rouge, le loup un carré noir, la forêt des points verts…).

De mon côté, j’avais photocopié en couleur et en grand format 10 images qui résumaient le conte, mais issues de 10 livres différents, anciens et modernes: une manière de montrer que ce récit a traversé les générations. Parmi ces images, une gravure de Gustave Doré (qui avait illustré l’édition, publiée par Hetzel en 1862, du texte de Perrault) et une image populaire, reproduite ci-contre. Je présente donc ces images aux enfants, tout en leur demandant de me raconter l’histoire. Ensemble, on se questionne: « Le petit chaperon rouge n’a donc pas peur du loup ? » « Pourquoi le loup lui demande de se déshabiller ?» « Vous confondriez votre grand-mère avec un loup, vous ? » (3) Devant l’image ci-contre, où le loup se jette sauvagement sur la petite fille pour la croquer (scène qui n’est presque jamais représentée dans les livres !), les enfants ont une réaction forte et « libératrice » : « Moi, je lui taperais sur la tête, au loup ! » « Et moi, je lui casserais les dents avec mon pied ! ». Arrivé à la fin du récit, je souligne que chez Perrault, le chaperon rouge reste dans le ventre du loup, et la morale nous dit que c’est bien fait pour elle : elle n’avait qu’à écouter sa maman ! Chez Grimm par contre, un bûcheron vient libérer tout le monde et tuer le loup. Ouf !

Je propose alors de « résumer » l’histoire en en nommant les éléments principaux : un petit personnage (le petit chaperon rouge) apporte un objet (le pot de beurre et la galette) à un personnage féminin (la mère-grand). Pour cela il doit traverser un lieu (la forêt) où il rencontre un personnage méchant (le loup). Ce dernier (grâce à la ruse qu’on connaît) réussit à manger les deux personnages féminins ; mais elles sont sauvées par un personnage masculin gentil (le bûcheron).  Ces six éléments ont été dessinés sur des cartes de format A5, que je présente aux enfants.

Nous pouvons passer à la deuxième phase de l’activité : « décalquer » l’histoire. J’ai disposé dans toute la bibliothèque, sur des tables et des présentoirs, une grande quantité d’albums illustrés : un ensemble foisonnant où tous les styles de récits, et de dessins, se côtoient, mais tous destinés à l’âge des enfants… histoire qu’après l’activité, certains puissent repartir avec un livre qui les aurait particulièrement « accrochés » ! Répartis en 6 groupes, chaque enfant part chercher parmi les albums, soit un petit personnage, soit un objet, etc. Il dessine ensuite son élément sur une carte de format A5 « en occupant toute la carte » (pour éviter les miniatures), le met en couleur et lui donne un nom. La recherche parmi les livres est fructueuse, les enfants s’enthousiasment à y trouver une plume magique, un ogre, « un gentil joli oiseau noir »... Nous, adultes, passons parmi les tables pour les encourager, leur faire nommer ce qu’ils dessinent et l’écrire sur la carte.


Après une pause-goûter (le temps pour les dessins de sécher), on peut enfin « jouer » avec les cartes. Je les place sur un présentoir, par famille : tous les « petits personnages » sont placés derrière la carte « chaperon rouge », les lieux derrière « la forêt », etc. Impatience réjouie des enfants, tous assis en demi-cercle devant le présentoir. Et c’est parti : prenant une carte au hasard dans chaque famille, nous inventons une nouvelle histoire, puis une autre. La première est très proche du conte original : « C’est un petit magicien qui veut apporter des perles rondes à la belle Salomé, pour son anniversaire. Mais il doit traverser un champ de fleurs où vit un renard, le vorace Loulou. Celui-ci court chez Salomé, la mange puis, déguisé en elle, engloutit le magicien! Heureusement, ils sont sauvés par Pimpin l’écrivain. »


A la troisième histoire, les enfants prennent plus d’assurance, et de recul d’avec le conte original : « Gaston, un mignon hérisson, veut offrir à son amie la fée Clarine  un gentil oiseau noir, pour qu’elle puisse s’amuser à le transformer. L’oiseau s’envole, tenant le hérisson entre ses pattes. Il doit traverser un pré de grandes fleurs violettes, où rôde l’ogre Nathan. Celui-ci file le premier chez Clarine mais la fée, pas si bête, le transforme en crapaud… et le jette par la fenêtre. Gaston arrive et offre comme prévu l’oiseau à Clarine, qui est enchantée. » Et le crapaud alors ? Les enfants ne l’ont pas oublié. « Priscillia, la marchande de bois, passait par là et le ramasse. Elle le dépose dans l’étang, où il vécut longtemps et eut beaucoup d’enfants. »

Une fin heureuse, comme l’aiment les enfants… Et une activité enthousiasmante autour des livres, mue par une dynamique de découverte,  d’échanges et de plaisir !


(1) Editions Rue du Monde

(2) Editions Maeght

(3) Profitez-en pour (re)lire ce qu’en dit Bettelheim dans sa Psychanalyse des Contes de Fées : « le petit chaperon rouge » nous parlerait de désir sexuel, de complexe d’Œdipe, de lutte entre principe de plaisir et principe de réalité…


© Philippe Brasseur