Philippe Brasseur Cultivateur d’idées
 

Philippe Brasseur, un « créatif organisé »  …qui a plus d’un tour dans son sac (euh… sa malle)

Article d’Isabelle Decuyper paru en 2010 dans le périodique «Lectures»


Jonglant entre son métier de formateur, l’animation et la promotion de ses ouvrages, Philippe

Brasseur est un auteur-illustrateur très occupé. Nous l’avons interviewé à la Foire du livre de

Bruxelles, à l’occasion de la parution de son dernier-né 1001 jeux de créativité avec les objets

(Casterman). Avant de l’accompagner pour une animation sur ce thème avec une classe

d’enfants très imaginative, nous nous sommes entretenus avec lui lors d’une pause déjeuner

bien sympathique.


Petite bio

À 44 ans, avec cinq livres à son actif, Philippe Brasseur se dit être tombé dans les livres

quand il était petit. Ses parents ont toujours aimé les livres, et il y en avait partout dans la

maison : livres d’art, de photos, BD, romans, albums illustrés... C’est son père, surtout, qui lui

a transmis le virus. Récemment encore, il lui a offert des livres importants pour lui comme La

Grammaire de l’imagination de Rodari, ou L’Enfance de l’art d’Elzbieta, par exemple.

Petit, il était un garçon très solitaire qui aimait faire des BD dans son coin. En pension entre

13 et 16 ans, il a beaucoup dessiné. A 19 ans, il s’inscrit à l’Institut Saint-Luc où il étudie la

BD pendant un an ; mais il choisit d’abandonner cette voie, car il redoute une sorte de

« sclérose » dans ce milieu exclusivement tourné vers la BD. Très curieux et désireux

d’enrichir son bagage intellectuel, il se tourne vers une licence en communication sociale à

l’IHECS, en section « publicité ». Pour lui, la pub est un redoutable concentré de

communication: « Peu de mots, peu d’images pour un impact très fort ». En attendant son

service militaire, il participe à un concours international de BD dont il gagne le premier prix :

un voyage d’études de 3 semaines en Chine. Son premier métier fut d’être créatif publicitaire

stagiaire. Mais les valeurs morales du milieu ne lui collaient pas. Il se fait alors engager par

une boîte d’organisation d’événements pour entreprises : « chargé de projet », il met sur pied

des événements multimédia, des « shows » où interviennent toutes les formes de la

communication. Cela dure deux ans.

Mais le dessin lui manque, et le rythme de travail infernal de l’événement lui pèse, d’autant

qu’il est… amoureux (de sa future femme) et souhaite consacrer plus de temps à leur relation.

Une opportunité se présente : l’engagement trois jours par semaine aux éditions Averbode.

comme secrétaire de rédaction. Il s’y occupe du magazine « Bonjour », en tandem avec un

flamand : ce premier contact avec le monde de l’édition jeunesse est un vrai coup de foudre,

et il est fier de travailler pour un magazine sans publicité.

Parallèlement, il devient illustrateur professionnel, et son client principal est alors « Le 7e

soir », supplément du week-end du journal. Il y réalise couvertures, illustrations et « petits

dessins » sur chaque page, selon le thème du numéro : une gymnastique créative très

stimulante.

Après deux ans il devient rédacteur en chef adjoint de Dauphin et Tremplin; un temps plein

lui offrant davantage de responsabilités et la possibilité d’apprendre énormément. Il arrête les

illus pour Le Soir mais s’inscrit à des cours de peinture sur toile. Quatre ans plus tard le voilà

rédacteur en chef de Dopido, Dorémi et Bonjour, magazines pour les enfants de 2 à 8 ans.

Une belle responsabilité, qu’il mène avec ses yeux de papa puisque ses trois enfants ont alors

le même âge que ses lecteurs. Sa fonction l’amène à être en contact avec un grand nombre

d’auteurs, illustrateurs, photographes et aussi éditeurs, qu’il rencontre aux salons de Bologne

, Montreuil ou Francfort. Tout ceci lui permet de se faire une bonne idée de l’édition jeunesse.

Et une idée se met à germer : devenir lui-même auteur-illustrateur.

Bien qu’ayant un travail intéressant, Philippe Brasseur se sent en effet malheureux : il passe

son temps à gérer une équipe, à stimuler la créativité des autres mais a lui-même trop peu

« les mains dans la pâte ». Sa propre créativité est en souffrance et, même s’il peint et dessine

(il fait une première exposition personnelle en 1999) il rêve d’en vivre, de pouvoir y consacrer

temps et énergie… et de trouver sa vraie place.


De la créativité avant toute chose

En septembre 2000 donc, il décide de quitter son métier d’éditeur et de se consacrer à ses

passions : peindre, dessiner, écrire. Il a l’opportunité financière de prendre une année

sabbatique, qu’il mettra à profit pour « accoucher » de la foule d’images et de récits qui

l’habitent. Philippe Brasseur nous confie une anecdote : le premier soir qui suivit son départ

d’Averbode, il fit un rêve : sur sa chaise, il survolait Bruxelles, libre comme l’air.

Féru d’organisation, il réalise une « carte mentale » de ce qu’il souhaite faire pendant cette

année de liberté : il prend ensuite une grille hebdomadaire et y place ces différentes activités,

se confectionnant un horaire riche et varié. Et de nous citer Tomi Ungerer : « La discipline,

c’est la clé ». Il s’agit pour lui de « donner plein pot à la créativité mais de manière

organisée ».

Cette façon de procéder lui permit après un mois, prenant du temps pour créer, de concevoir

un premier projet de livre.

En juin 2001, Il va voir Casterman et bénéficie d’une rencontre fructueuse avec Monique

Dejaifve, qui lui lance un défi : « un livre qui parlerait de créativité, non pas en lien avec ce à

quoi on l’associe d’habitude (peinture, bricolage, créations diverses) mais en amont : la

créativité comme processus, comme « souplesse mentale ».

Il travaille vite et avec passion ; un an plus tard, Casterman publie son premier livre : Soyons

créatifs. Un titre invitant tout un chacun à faire jaillir la créativité qu’il a en lui. « Beaucoup

de livres sur la créativité sont fort linéaires, et assez peu créatifs dans leur forme. De plus, je

voulais stimuler la créativité non pas comme une quête narcissique mais un moyen

d’émulation mutuel entre l’adulte et l’enfant » explique Philippe Brasseur. Et de souligner

qu’il a lu des livres compliqués traitant du sujet et que son plus grand plaisir a été de

simplifier le contenu de ceux-ci afin de le rendre compréhensible par le plus grand nombre.

Pour la forme, son expérience de publicitaire l’amena à se poser la question suivante :

« Comment concevoir chaque page comme une communication où le sens est produit

alternativement par le texte, l’image et leur interaction ? »

Dans la foulée, Monique Dejaifve lui commande un deuxième livre. L’idée : réaliser un livre

« créatif » sur les livres. Un nouveau défi qui le motive d’autant plus, qu’il est alors membre

du comité de sélection du prix Bernard Versele. Il se plonge dans un grand nombre de

lectures, de rencontres et d’expériences, souvent avec ses propres enfants. Grâce à cette

dynamique bien stimulante, il conçoit un livre grand public, 1001 activités autour du livre,

pour mettre les adultes en relation avec les enfants autour du livre, dans un esprit de jeu,

d’échange et de plaisir. Et Philippe Brasseur d’établir ce constat : « Souvent, on dit « je vais

vous lire une histoire » ; une invitation qui place l’adulte dans une position dominante. » Lui,

préfère que l’adulte s’installe en cercle avec les enfants et que ceux-ci se prêtent à de

véritables échanges, et activités autour du livre.

Même timing de confection pour ce deuxième ouvrage qui fut cogité et réalisé en six, sept

mois ; Philippe Brasseur effectuant lui-même un vrai travail de mise en page, étudiant à la fois

la place des images et du texte.

Ayant trouvé méthode et respect de délais, il adopte un choix de vie qui lui permet de

démarrer comme indépendant. Se lançant comme formateur, il alterne cette nouvelle activité

avec des commandes d’illustrations pour la Libre Belgique, Plus Magazine et plusieurs

éditeurs, scolaires ou autres.


Un illustrateur, un auteur

Mais il n’oublie pas son projet initial : créer des livres illustrés pour enfants. Lors d’une

rencontre en 2003 avec Christiane Germain, éditrice chez Pastel, celle-ci l’encourage à faire

une histoire à partir de quelques images très spontanées jaillies dans son carnet de croquis.

Cet ouvrage mit longtemps à arriver à maturité. Il parut en 2006 sous le titre Diego est arrivé.

C’est l’histoire d’un petit garçon qui reçoit un cheval de son parrain. Sa maman lui répond

qu’il peut le garder, mais à une condition ; c’est qu’il reste dans sa chambre. Le cheval, nié

dans son animalité, lui sert de goal, d’obstacle pour son train électrique… Un récit

d’enfermement, dont l’accouchement fut douloureux – et qui lui permit de trouver une

communication plus vraie avec sa mère. « La vérité vous rendra libre », une phrase entendue

dans son enfance, lui est restée en mémoire.

Un deuxième album sort en 2008 chez Pastel dans la collection Off. Il l’a intitulé Le Petit

livre rouge, en référence à celui de Mao, un titre qui donne d’emblée le ton. Ce livre a deux

entrées: pages de droite, un petit chaperon rouge va porter un livre à sa grand-mère ; en

chemin, elle trouve à cet objet toutes sortes d’usages… pas toujours très convenables ! Pages

de gauche, une souris institutrice s’apprête à lire un livre à des enfants-souris et n’en finit pas

de leur faire des recommandations sur le « bon usage » d’un livre…

A l’origine de ce livre impertinent, il y a un jeu que Philippe Brasseur propose aux

participants de sa formation aux « 1001 activités autour du livre » : prendre un livre rouge, et

en faire « autre chose que le lire ». On retrouve cette idée « Que faire d’un objet » dans

d’autres livres, de Maurice Sendak ou Claude Boujon, ou encore chez Rodari. « Je voulais

aussi désacraliser le livre ». Il cite ainsi Marie-Aude Murail « Un livre, c’est un poids mort.

C’est le lecteur qui le ressuscite ».


Un formateur

Après la sortie de « Soyons créatifs » en 2002, Philippe Brasseur suit des cours de pédagogie

et devient formateur en créativité. L’opportunité de remplacer Geneviève Casterman pour une

formation à des enseignants, lui fournit une première expérience révélatrice. La joie de

communiquer sa passion, et celle de réveiller la créativité chez d’autres, se combinent avec la

satisfaction de sortir de la solitude, parfois frustrante, du « créateur ».

Il met ainsi sur pied de nombreuses formations destinées aux enseignants, aux bibliothécaires,

à des entreprises, avec toujours l’idée de stimuler la créativité. Ses formations “ p r ê t e s à

l ’ emp l o i » o n t d e s t i t r e s b i e n é v o cateurs : Soyons créatifs! ; 1001 activités autour

du livre ; Ils ne lisent que des B.D. ; Autour du petit chaperon rouge ; Le l a n g a g e d e s

ima g e s ; Dessiner pour comprendre le monde ; Créativité avec les objets… Avec toujours

ce goût de trouver la forme la plus appropriée pour le message à transmettre : Philippe

Brasseur se rappelle d’une conférence qu’il donna lors d’un colloque en Roumanie où il se

déguisa en… infirmière, pour illustrer la possibilité d’être créatif en milieu hospitalier.

Formateur, conférencier, animateur de brainstorming, Philippe Brasseur évoque sa volonté

d’élargir sa sphère de compétences et avoue traverser régulièrement des périodes de doute :

comment continuer à apprendre, sans se disperser ?

Son dernier ouvrage en date 1001 jeux de créativité avec les objets est né lors des formations,

au sein lesquelles il recourt beaucoup aux objets : « l’objet a une force de communication

formidable. Il s’adresse à nos 5 sens, permet d’accrocher l’attention, de cristalliser un concept,

de le comprendre et de le mémoriser. » Et Philippe Brasseur de prendre la salière en main en

invitant à réaliser le portrait d’une personne à partir de celui-ci. Le temps de lui poser une

dernière question et nous voici déjà au coeur de son animation où les enfants auront le plaisir

de construire une histoire rocambolesque à partir de quelques objets qu’ils ont pêchés à

l’aveugle dans sa précieuse malle aux trésors…


Des  projets  d ‘avenir

Philippe Brasseur cogite en ce moment sur un « livre-jeux de la peinture » : une sorte d’antimanuel

d’histoire de l’art où l’accent est mis sur le regard et l’appropriation des images,

plutôt que sur « ce que le peintre a voulu dire ». Si les chemins de Philippe Brasseur vont dans

des directions variées, gageons qu’ils mènent tous à … l’arôme de l’imagination!

Bibliographie :

- Soyons créatifs, Casterman, 2002

- 1001 activités autour du livre, Casterman, 2003

- Diego est arrivé, Pastel, 2006, prix Petite Fureur 2006

- Le Petit livre rouge, Pastel, coll. Off, 2008

- 1001 jeux de créativité avec les objets, Casterman, 2009

Contact: phil.brasseur@skynet.be

Site internet et blog « réservoir d’idées créatives » : http://web.mac.com/philippe.brasseur